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L’avenir de l’assistanat face à l’IA : éclairage économique

Une analyse de l’étude « The Economics of Bicycles for the Mind » (NBER, juillet 2025)

À retenir
  • L’IA automatise l’exécution, pas le jugement
  • Le métier d’assistant évolue vers un rôle stratégique
  • L’expérience devient un avantage cognitif
  • La formation doit se recentrer sur l’anticipation et la décision

Éditorial

En tant que fédération professionnelle, notre responsabilité dépasse la seule défense des intérêts immédiats de nos adhérents. Nous avons le devoir d’anticiper les mutations qui transforment nos métiers et d’éclairer nos millions de professionnels sur les enjeux structurels auxquels ils sont confrontés.

L’intelligence artificielle transforme profondément les métiers de l’assistanat. Pour dépasser les discours approximatifs, la FFMAS s’appuie ici sur une étude économique majeure du NBER* publiée en juillet 2025 afin d’analyser concrètement l’avenir du métier d’assistant(e).

Ses conclusions concernent directement nos métiers. Non pour les menacer, mais pour nous inviter à une transformation aussi exigeante qu’enthousiasmante : celle de l’élévation stratégique de nos fonctions.

L’étude “The Economics of Bicycles for the Mind” en bref

Trois économistes de renom – Ajay Agrawal, Joshua Gans et Avi Goldfarb – ont formalisé un modèle économique pour comprendre comment les technologies cognitives affectent la productivité, les compétences et les inégalités professionnelles.

Leur titre fait référence à une célèbre formule de Steve Jobs, qui décrivait l’ordinateur comme un « vélo pour l’esprit » : un outil qui démultiplie les capacités mentales humaines, comme le vélo démultiplie notre capacité de déplacement.

L’étude analyse comment l’IA, en tant qu’outil cognitif de nouvelle génération, redistribue la valeur entre différents types de compétences. Et ses enseignements pour l’assistanat et le secrétariat sont à la fois éclairants et stratégiques.

Sept enseignements clés pour les métiers de l’assistanat

L’étude distingue trois catégories de compétences professionnelles :

  • Les compétences d’implémentation : la capacité à exécuter des tâches (saisir, mettre en forme, organiser, classer, planifier)
  • Le jugement d’opportunité : la capacité à identifier les possibilités d’amélioration, à anticiper les besoins, à repérer les problèmes avant qu’ils ne surviennent
  • Le jugement de rentabilité : la capacité à choisir la meilleure action parmi plusieurs options, à prioriser, à arbitrer

Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que nos métiers ne se résument pas à l’exécution technique, mais reposent fondamentalement sur notre capacité de jugement. C’est cette compréhension qui doit guider notre évolution professionnelle.

Pour nos métiers, cela signifie :

  • Les tâches de saisie, de mise en forme, de gestion d’agenda standardisée sont de plus en plus automatisées
  • Notre valeur réside dans notre capacité à anticiper, à proposer des améliorations, à exercer un discernement contextuel
  • L’expérience ne se valorisera plus seulement par la maîtrise d’outils (dont l’IA), mais par la finesse du jugement

L’analyse économique de l’étude est formelle : les outils cognitifs sont des substituts aux compétences d’implémentation. Autrement dit, ils accomplissent ces tâches à notre place, souvent plus rapidement.

En revanche, ces outils sont des compléments au jugement d’opportunité : ils renforcent notre capacité à identifier des améliorations, à explorer des solutions, à élargir notre champ d’action.

Concernant le jugement de rentabilité (choisir la meilleure option), la relation peut être complémentaire ou non selon le contexte et le type d’outil.

Implications concrètes :

  • Les assistant·es qui limitent leur pratique à l’exécution technique voient leur valeur diminuer structurellement
  • Ceux qui développent leur capacité de jugement stratégique, leur intelligence contextuelle et leur vision d’ensemble voient leur valeur augmenter significativement
  • L’IA ne nous remplace pas : elle nous permet de nous concentrer sur ce qui requiert de l’humanité, du discernement et de la relation

L’étude révèle un phénomène contre-intuitif : les outils cognitifs aident davantage les professionnels moins qualifiés dans leurs tâches d’implémentation que les experts. C’est ce qu’on appelle l' »inverse skill bias » (biais de compétence inversé).

Concrètement : un débutant équipé d’une IA performante peut produire des documents, des synthèses ou des présentations d’un niveau correct rapidement. L’écart de compétences techniques se réduit.

Ce que cela change :

  • Les nouveaux entrants dans le métier atteignent plus vite un niveau d’exécution acceptable
  • L’expérience ne se valorise plus principalement sur la maîtrise technique, mais sur le jugement contextuel et l’intelligence relationnelle
  • Les seniors doivent impérativement se repositionner sur des compétences où l’expérience fait la différence : la compréhension des enjeux politiques, la gestion des sensibilités, l’anticipation stratégique

4. L’exemple éclairant des débats universitaires

L’étude cite une expérience menée sur des participants à des débats universitaires ayant eu accès à un assistant IA. Les résultats sont révélateurs :

  • Les débatteurs moins qualifiés se sont améliorés principalement en clarté et structure de leurs argumentaires
  • Les débatteurs plus qualifiés ont progressé en persuasion, réfutation et force rhétorique – des compétences de niveau supérieur

Cette observation s’applique parfaitement à nos métiers : l’IA permet aux juniors d’améliorer la qualité formelle de leurs livrables, mais ce sont les professionnels expérimentés qui en tirent le plus de valeur stratégique, en renforçant leur impact et leur capacité d’influence.

Le message est clair : l’IA n’élimine pas la hiérarchie des compétences, elle la déplace. Ce n’est plus la technique qui différencie, mais la profondeur du jugement et la finesse de l’intelligence contextuelle.

5. Productivité en hausse, inégalités potentiellement accrues

L’étude confirme que l’IA augmente la productivité globale. Mais elle souligne également que les technologies antérieures (notamment l’informatisation) ont contribué à creuser les inégalités salariales entre travailleurs hautement qualifiés et travailleurs moins qualifiés.

Pour l’IA, les observations empiriques montrent des effets variables selon les contextes : certaines études révèlent une réduction des inégalités (effet égalisateur), d’autres montrent leur accroissement.

Pour nos métiers, la leçon est simple :

  • Les assistant·es capables de penser en partenariat avec l’IA, de l’utiliser comme multiplicateur de leur jugement, verront leur rémunération et leur reconnaissance augmenter
  • Ceux qui n’adaptent pas leurs compétences, qui restent dans une logique d’exécution pure, risquent d’être dévalués
  • Le métier risque de se polariser entre assistants stratégiques à haute valeur ajoutée et postes opérationnels standardisés

C’est précisément pour éviter cette polarisation brutale que la FFMAS doit accompagner la montée en compétences de tous les professionnels.

6. L’automatisation complète reste illusoire dans nos contextes

L’étude souligne que malgré les progrès technologiques, l’automatisation complète d’un processus de travail reste difficile. La raison ? La technologie se substitue à certaines tâches, mais elle rend d’autres tâches plus importantes, créant de nouveaux besoins de coordination, de jugement et d’adaptation.

Pour l’assistanat, c’est une excellente nouvelle :

  • Nos rôles ne disparaîtront pas, ils se transformeront
  • Les tâches nécessitant de l’intelligence contextuelle, de la compréhension des enjeux humains et de l’adaptation permanente resteront fondamentalement humaines
  • Notre rôle évolue vers celui d’orchestrateur : nous coordonnons l’humain, l’IA et les processus

Le métier d’assistant(e) devient un métier d’interface intelligente entre les besoins humains complexes et les capacités technologiques.

7. Formation en assistanat : du savoir-faire au savoir-juger

L’enseignement majeur de l’étude pour la formation professionnelle est sans appel : il faut réorienter massivement l’apprentissage des compétences techniques vers le développement du jugement.

Concrètement, les formations doivent désormais privilégier :

À développer en priorité :

  • Le jugement d’opportunité : apprendre à anticiper, à identifier des améliorations, à penser « système »
  • L’intelligence relationnelle : comprendre les non-dits, gérer les sensibilités, naviguer dans la complexité organisationnelle
  • La vision stratégique : comprendre les enjeux business pour mieux prioriser et arbitrer
  • La maîtrise critique de l’IA : savoir utiliser ces outils comme multiplicateurs de force, mais aussi en identifier les limites

À automatiser ou déléguer à l’IA :

  • Tâches répétitives de saisie et mise en forme
  • Recherches d’information standardisées
  • Première organisation de données et génération de rapports structurés
  • Rédaction de premiers jets de documents routiniers
  • Mise en place de processus simples à complexes

Les recommandations de la FFMAS

Pour les professionnels en poste

Se repositionner stratégiquement :

  • Passer du statut d' »exécutant efficace » à celui de « partenaire stratégique »
  • Développer une expertise sectorielle (comprendre les métiers de l’entreprise, pas seulement les outils)
  • Cultiver sa capacité à identifier les problèmes avant qu’ils ne surviennent

Investir dans les bonnes compétences :

  • Formation continue axée sur le jugement, l’analyse, la stratégie
  • Développement de son intelligence émotionnelle et relationnelle
  • Maîtrise des outils IA pertinents pour son secteur

Documenter et valoriser sa contribution :

  • Mesurer l’impact de ses interventions (gains de temps, économies, améliorations)
  • Communiquer sur sa valeur ajoutée stratégique, pas seulement opérationnelle
  • Négocier son évolution de poste et sa rémunération sur ces nouvelles bases

Pour les formateurs et établissements

Réinventer les programmes :

  • Réduire drastiquement le temps consacré aux compétences techniques substituables
  • Intégrer l’enseignement du jugement d’opportunité et stratégique
  • Former à l’utilisation critique et éthique de l’IA

Pédagogie par cas réels :

  • Travailler sur des situations complexes nécessitant discernement
  • Développer des mises en situation impliquant arbitrages et priorisation
  • Enseigner la lecture des enjeux organisationnels

Pour les entreprises et services RH

Redéfinir les fiches de poste :

  • Intégrer explicitement les dimensions de jugement et d’anticipation
  • Valoriser la contribution stratégique des assistant(e)s
  • Adapter les grilles de rémunération à ces nouvelles réalités

Investir dans la montée en compétences :

  • Financer des formations au jugement stratégique et à l’IA
  • Créer des parcours d’évolution valorisant l’expertise de haut niveau
  • Reconnaître et récompenser l’initiative et la proactivité

Pour les pouvoirs publics

Adapter les certifications :

  • Faire évoluer les référentiels de compétences (Bac, Titre Pro, BTS, BUT, Licences)
  • Intégrer les compétences de jugement dans les évaluations
  • Certifier la maîtrise critique de l’IA

Soutenir la transformation :

  • Financer massivement la reconversion des compétences
  • Accompagner les TPE/PME dans cette transition
  • Produire des études prospectives sur l’évolution quantitative et qualitative de l’emploi

Conclusion : vers un assistanat stratégique amplifié par l’IA

L’étude du NBER confirme ce que la FFMAS observe et anticipe : l’intelligence artificielle n’est pas une menace pour nos métiers, mais un catalyseur de transformation profonde.

Cette transformation est exigeante. Elle nous demande de sortir d’une zone de confort technique pour embrasser des responsabilités stratégiques. Elle nous impose de passer d’une posture d’exécution à une posture de jugement et d’anticipation.

Mais cette transformation est aussi une formidable opportunité : celle de faire reconnaître enfin la valeur stratégique que nous apportons depuis toujours, mais que nous n’avons pas toujours su nommer ni valoriser.

L’IA rend visible ce que nous faisons d’essentiel : juger, anticiper, comprendre, adapter, relier. Elle nous libère des tâches d’exécution pour nous permettre de nous concentrer sur ce qui fait notre humanité professionnelle.

La FFMAS accompagne cette transformation :

  • En produisant des analyses prospectives comme celle-ci
  • En dialoguant avec les pouvoirs publics pour adapter les formations
  • En travaillant avec les entreprises pour faire évoluer les fiches de poste et les rémunérations
  • En proposant à nos adhérents des ressources pour développer ces nouvelles compétences

Notre métier ne disparaît pas. Il s’élève.

Et c’est ensemble, fédérés autour d’une vision claire de notre avenir, que nous réussirons cette élévation.

Aurore Degoutin
Présidente nationale FFMAS
[Contact]

  • * National Bureau of Economic Research (NBER), institution de référence en recherche économique qui compte parmi ses chercheurs 29 prix Nobel. Intitulée « The Economics of Bicycles for the Mind », cette étude modélise l’impact des outils cognitifs – dont l’intelligence artificielle – sur le travail et les compétences.

Pour aller plus loin

Référence complète de l’étude :
Ajay K. Agrawal, Joshua S. Gans, and Avi Goldfarb, « The Economics of Bicycles for the Mind, » NBER Working Paper 34034, juillet 2025. Disponible sur : https://www.nber.org/papers/w34034

Contact FFMAS :

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