Comment les professionnel·les peuvent, ou non, être considéré·es comme obsolètes au cœur d’un métier qui lui ne cesse de se transformer ? La technologie transforme les outils, les tâches et les organisations, mais transforme-t-elle aussi notre regard sur celles et ceux qui exercent le métier d’assistant·e ?
Il suffit parfois d’un mot pour faire basculer une conversation : obsolète. Un logiciel peut devenir obsolète. Une machine peut devenir obsolète. Une procédure peut devenir obsolète. Mais une professionnelle peut-elle, elle aussi, devenir obsolète ? La question peut sembler provocante. Pourtant, elle devient particulièrement intéressante lorsqu’on observe les parcours des assistant·es, leur image professionnelle et les transformations technologiques qu’ils et elles ont traversées. L’obsolescence des assistant·es est-elle réelle… ou programmée par les représentations que nous avons du métier, de l’âge et de la technologie ?
Un métier qui n’a jamais cessé de se transformer
L’histoire de l’assistanat est aussi une histoire technologique. Machine à écrire, téléphone, dictaphone, photocopieur, informatique, bureautique, messagerie électronique, Internet, outils collaboratifs, visioconférence… Puis l’intelligence artificielle. À chaque étape, des tâches ont disparu, d’autres sont apparues, certaines se sont transformée :
- Ce qui était hier une compétence technique peut devenir demain une compétence de contrôle.
- Ce qui relevait de l’exécution peut progressivement relever de la coordination.
- Ce qui demandait du temps peut être automatisé ou accéléré.
Mais le métier, lui, ne disparaît pas à chaque changement d’outil. Il se déplace.
C’est un point essentiel lorsqu’on regarde aujourd’hui l’arrivée de l’IA car si l’on raisonne uniquement en termes de tâches, le scénario paraît simple :
Une technologie réalise une tâche autrefois effectuée par un·e assistant·e.
Donc cette compétence perd de sa valeur.
Donc le métier serait menacé.
Mais le travail réel est rarement aussi simple, une tâche n’existant jamais complètement seule. Elle s’inscrit dans un contexte, dans une organisation, dans des relations, dans des habitudes de travail, dans des responsabilités et dans des décisions. Produire un compte rendu, par exemple, n’est pas seulement retranscrire des paroles. Il faut savoir mettre en valeur ce qui a été dit et entendu, ce qui mérite d’être retenu, comprendre les enjeux, identifier les décisions, repérer les points sensibles, savoir à qui transmettre quoi et à quel moment. L’outil peut prendre en charge une partie de la production. Il ne détermine pas, à lui seul, la valeur du travail qui l’entoure.
Quand l’âge devient une « version »
Dans l’univers technologique, une nouvelle version rend parfois la précédente moins performante, moins compatible ou moins adaptée. Mais peut-on appliquer ce raisonnement à une personne ? Une professionnelle de 58 ans qui a connu la machine à écrire, l’informatique, les premiers logiciels bureautiques, Internet, les outils collaboratifs et désormais l’IA possède une expérience très différente de celle d’une professionnelle qui entre aujourd’hui dans le métier. Cette différence ne signifie pas nécessairement que l’une est plus adaptée que l’autre, elles n’ont pas traversé les mêmes transformations. Et l’âge ne devrait pas devenir un raccourci.
On peut associer implicitement ancienneté et habitudes dépassées, expérience et résistance au changement, âge et difficulté à apprendre de nouveaux outils. Mais question n’est alors plus celle des compétences réellement maîtrisées. Elle devient celle de la représentation que l’on se fait de la capacité d’une personne à évoluer. Et c’est là que l’obsolescence peut devenir sociale ou symbolique : une compétence peut être devenue moins pertinente, un outil peut avoir disparu, une méthode peut nécessiter d’être réactualisée. Mais cela ne signifie pas automatiquement que la personne qui les maîtrise est devenue obsolète.
L’obsolescence peut-elle être programmée ?
Le terme « obsolescence programmée » renvoie habituellement à un produit conçu ou rendu progressivement moins utilisable afin de favoriser son renouvellement. Transposé au monde du travail, le parallèle mérite d’être manié avec précaution. Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’une organisation « programme » volontairement la fin de carrière d’une personne. Mais on peut se demander si certaines conditions ne contribuent pas à produire une forme d’obsolescence professionnelle.
Que se passe-t-il :
- Lorsqu’une personne n’a plus accès à la formation ?
- Lorsqu’elle est moins souvent associée aux projets de transformation ?
- Lorsqu’on suppose qu’elle ne souhaitera pas utiliser un nouvel outil ?
- Lorsqu’on considère que son expérience appartient à « l’ancien monde » ?
- Lorsqu’une offre d’emploi associe implicitement modernité, dynamisme et jeunesse ?
- Lorsqu’une professionnelle finit elle-même par intégrer l’idée qu’elle est « trop âgée » pour apprendre, évoluer ou changer de rôle ?
Dans ces situations, ce n’est pas seulement la compétence qui devient obsolète. C’est la relation entre la personne, son organisation et son environnement professionnel qui peut produire cette obsolescence.
L’IA change-t-elle réellement la donne ?
L’arrivée de l’intelligence artificielle donne à cette réflexion une actualité particulière car l’IA peut désormais intervenir sur une partie des activités historiquement associées à l’assistanat : rédiger, synthétiser, reformuler, rechercher, classer, analyser, préparer, traduire, organiser… Pour autant, la question « l’IA va-t-elle remplacer les assistant·es ? » est trop réductrice. Elle suppose que le métier est constitué d’une addition de tâches que l’on pourrait progressivement retirer à la personne. Or, les transformations précédentes nous offre un enseignement bien différent.
Lorsque la technologie prend en charge une partie d’un travail, la valeur peut se déplacer vers ce que la technologie ne fait pas ou ne fait pas seule, vers la responsabilité de vérifier, de décider et d’assumer : contexte, discernement, coordination, relation, anticipation, compréhension de l’organisation, capacité à relier des informations qui, prises séparément, restent sous les radars.
L’expérience ne devient pas obsolète avec la technologie. C’est la définition de la valeur accordée à l’expérience qui doit évoluer. Ainsi, l’enjeu n’est pas de dire que les assistant·es doivent devenir toujours plus technologiques pour perdurer. Ils et elles doivent comprendre ce que la technologie permet de faire émerger dans leur rôle pour en faire état auprès de tous, et des employeurs en particulier.
Et si l’expérience devenait une ressource technologique ?
C’est peut-être là que le paradoxe devient le plus intéressant. Plus les outils deviennent capables de produire rapidement de l’information, plus la capacité à donner du sens à cette information prend de l’importance.
Plus l’IA peut générer, plus il faut savoir questionner. Plus elle peut proposer, plus il faut savoir arbitrer. Plus elle peut synthétiser, plus il faut savoir ce qui mérite d’être conservé. Plus elle peut automatiser, plus il faut comprendre ce qui doit rester sous contrôle humain.
L’expérience est une ressource particulière. Pas parce que « les plus âgés savent mieux » mais parce qu’un poste donné permet d’accumuler des connaissances qui ne figurent pas dans les logiciels : la mémoire des organisations, la compréhension des circuits de décision, la connaissance des acteurs, la capacité à repérer une anomalie, l’anticipation des difficultés, la lecture des situations et la compréhension du travail réel. Cela ne dispense évidemment pas d’apprendre, bien au contraire, car l’expérience ne remplace pas l’actualisation des compétences. Mais l’évolution des compétences ne devrait pas conduire à effacer l’expérience.
Déprogrammer l’obsolescence
Déprogrammer l’obsolescence ne signifie pas prétendre que toutes les compétences restent éternellement pertinentes, ce serait nier la réalité des transformations professionnelles. Déprogrammer l’obsolescence, c’est accepter que les personnes puissent évoluer avec leur métier. Cela suppose de former, de transmettre, de faire évoluer les missions, de permettre les mobilités, de reconnaître les compétences acquises autrement que par les seuls diplômes ou intitulés de poste, de regarder les capacités réelles plutôt que les représentations liées à l’âge.
Et surtout, de considérer l’évolution professionnelle comme une responsabilité qui ne repose pas uniquement sur l’individu. Une professionnelle ne peut pas rester employable dans un environnement qui ne lui permet plus d’apprendre. Une organisation ne peut pas demander l’adaptation sans organiser les conditions de cette adaptation. Et une technologie ne devrait pas devenir un nouveau critère permettant de trier les personnes entre celles qui seraient « dans le coup » et celles qui ne le seraient plus.
Il est tentant de demander si les assistant·es seront encore utiles demain. Mais cette question place déjà le métier en position de devoir se justifier. Une autre question nous paraît plus féconde :
De quoi les organisations auront-elles besoin demain pour que le travail collectif fonctionne ?
Et ensuite seulement :
Quelle place l’assistant·e peut-il prendre dans ce nouvel environnement ?
Parce qu’il ne s’agit plus de défendre un métier contre la technologie ni de présenter la technologie comme une menace ou comme une solution miracle. Il s’agit de regarder le travail tel qu’il est réellement réalisé, de comprendre ce qui change, ce qui disparaît, ce qui apparaît et ce qui gagne en valeur. L’assistanat a déjà traversé plusieurs révolutions technologiques. Il n’a pas cessé d’existe, il s’est transformé. Aujourd’hui, une nouvelle transformation est en cours. La question n’est pas de savoir si le métier va changer. Il change, depuis toujours.
La question est de savoir comment nous voulons accompagner ce changement et quelle valeur nous voulons continuer à donner à celles et ceux qui le font vivre.
Car l’obsolescence n’est pas toujours une fatalité ni une finalité, elle peut aussi être déprogrammée. Et si nous commencions par changer la version que nous avons du métier ?
Aurore Degoutin
Présidente de la FFMAS
