Projection-débat Et l’Homme créa la secrétaire : diffuser le passé, infuser le présent, inspirer l’avenir
Le 9 mars 2026, à l’Institut Pasteur, une communauté d’assistant·es nouvellement créée, l’Assist IP network, s’est réunie pour visionner et débattre du documentaire Et l’homme créa la secrétaire* de Michèle Dominici*.
La manière dont on est regardé
Depuis sa diffusion publique, Et l’homme créa la secrétaire a parcouru un chemin inhabituel pour un documentaire de ce type. Webinaire national avec la réalisatrice, diffusions locales organisées par les associations FFMAS à Toulouse, Tours, Orléans et Cholet, puis diffusions en entreprise — au Groupe La Poste, et aujourd’hui à l’Institut Pasteur.
Ce parcours n’est pas le fruit du hasard. Il répond à une demande réelle : celle de professionnel·les qui cherchent à comprendre d’où vient leur métier pour mieux penser ce qu’il devient.
Monique Jany, past-présidente nationale de la FFMAS, a été parmi les premières à identifier le potentiel de ce documentaire comme outil de réflexion collective — bien au-delà de sa valeur mémorielle. À chaque nouvelle diffusion, le constat se confirme : le film ne dit pas la même chose selon qui le regarde. Les questions changent. Les silences aussi. Ce sont ces variations qui sont instructives. Et le film met en évidence la différence de perception entre ceux qui exercent ce métier technique et ceux qui, le comprenant toujours mal, le représentent toujours mal.
Le documentaire touche à quelque chose de structurel : l’assistanat est l’une des rares professions dont l’histoire a été écrite presque entièrement de l’extérieur — par ceux qui recrutaient, qui organisaient, qui représentaient. Rarement par celles (et ceux) qui exerçaient. Les archives parlent d’elles-mêmes, par les mots comme par les images, des injonctions qui disent moins quelque chose sur les compétences réelles que sur le plafond symbolique qu’on assignait à la fonction.
Se questionner individuellement et collectivement
La séance du 9 mars 2026 avait une double particularité : elle se tenait à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, et elle marquait la première adhésion de l’Institut Pasteur à la FFMAS.
Ce deuxième point mérite qu’on s’y arrête.
Le secteur de la recherche publique présente une configuration professionnelle singulière. Les équipes y sont de taille réduite, mais le maillage relationnel — interne et externe — y est d’une densité élevée. L’organisation est matricielle, les interlocuteurs nombreux, les enjeux souvent à l’intersection du scientifique, de l’administratif et du stratégique. Dans ce contexte, la connaissance fine des personnes, des process et des dossiers n’est pas un atout périphérique : c’est une ressource critique.
Sebastian, chercheur présent lors de la séance, l’a formulé sans détour : son assistante Mélanie ne fait pas qu’exécuter — elle l’aide à réfléchir à comment faire les choses. Elle est dans la boucle cognitive, pas seulement dans la boucle opérationnelle. Posture naturellement stratégique, disent les assistant·es de Pasteur elles-mêmes, dans le cadre d’une organisation où faire réseau, harmoniser les pratiques et améliorer les process relèvent pleinement de leur périmètre.
Ce témoignage sectoriel rejoint une observation plus large : la dimension stratégique du métier n’est pas une nouveauté. Elle a toujours été là, depuis la professionnalisation amorcée dans les années 30, souvent exercée dans l’ombre. Ce qui change, c’est la capacité à la nommer, à la revendiquer, à en faire un levier de positionnement professionnel. Et à pouvoir diffuser largement (à grande échelle, à grand volume, et avec rapidité) grâce aux technologies du numérique.
Une étude en cours
Ce que le documentaire ouvre dans l’espace public, la recherche académique s’en saisit méthodiquement. Une équipe du laboratoire Printemps (UVSQ/CNRS) mène actuellement une étude approfondie sur les métiers de l’assistanat :
- Marie Benedetto-Meyer, maîtresse de conférences en sociologie
- Céline Dumoulin, ingénieure de recherche CNRS
- Matis Lenoir, en Master 2 de sociologie
L’objet est double. D’abord, comprendre qui sont réellement ces professionnel·les : intitulés de poste, activités réelles, lignes de différenciation entre les assistant·es. Ensuite, documenter les évolutions en cours : transformation des métiers, rôle des nouvelles technologies, et cette question qui revient en boucle dans les débats — la disparition annoncée est-elle sérieuse ?
La méthodologie est à la hauteur de l’enjeu. Elle s’appuie sur l’exploitation statistique de TracoV2, l’enquête du ministère du Travail, complétée par une enquête qualitative auprès d’une soixantaine de personnes — entretiens individuels et collectifs, observations de terrain (réunions, séquences de travail, journées professionnelles), monographies de trois entreprises de taille différente, entretiens avec des managers. Un questionnaire complète le dispositif.
Les résultats attendus couvrent un spectre large : rapport de recherche, mémoire de Master 2, articles et communications scientifiques, restitutions auprès des professionnel·les dans le cadre des événements FFMAS, et potentiellement des formats grand public (voir cet article Le Monde)
C’est précisément le type de connaissance qui manque pour penser sérieusement l’évolution des formations, des titres, des parcours, des nomenclatures — et pour alimenter notre Observatoire depuis 2011.
Un moment de bascule
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut prendre de la hauteur. Les métiers de l’assistanat ont traversé, depuis cent cinquante ans, cinq cycles majeurs de transformation :
- 1880-1920 : féminisation et mécanisation — l’entrée des femmes dans la profession, portée par la machine à écrire
- 1950-1980 : professionnalisation — structuration du métier, émergence des formations dédiées
- 1980-2005 : informatisation — la bureautique puis Internet reconfigurent les pratiques
- 2005-2020 : digitalisation et collaboration — les outils collaboratifs redéfinissent les périmètres
- 2020-aujourd’hui : IA et hybridation — intelligence artificielle, travail asynchrone, distanciel et semi-présentiel
Nous sommes en plein cinquième cycle. Et ce qui se passe en ce moment est précisément ce qui s’est passé à chaque transition majeure : une période d’incertitude sur la valeur réelle du métier, des représentations en retard sur les pratiques, et — pour celles qui savent nommer ce qu’elles font — une opportunité de repositionnement profond.
Ce qui est différent cette fois, c’est que les signaux convergent simultanément. Un documentaire qui retrace l’histoire longue de la profession et suscite un débat national. Une équipe de sociologues du CNRS qui entreprend de documenter rigoureusement le présent et les évolutions en cours. Des secteurs nouveaux — comme la recherche publique avec l’Institut Pasteur — qui rejoignent le réseau FFMAS parce qu’ils ressentent le besoin de penser collectivement leurs métiers supports.
Chacun de ces signaux, pris isolément, pourrait passer pour anecdotique. Ensemble, ils dessinent quelque chose : une profession qui, pour la première fois, dispose simultanément des outils pour regarder son histoire, comprendre son présent et anticiper son avenir.
C’est cela, un moment de bascule.
Aurore Degoutin
Présidente FFMAS
- Documentaire de Zadig Productions pour ARTE.
- Michele DOMINICI, autrice et réalisatrice française.
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